Papillon
Depuis une dizaine d’années les projets de microcentrales se multiplient en Tarentaise.
Il serait possible de se réjouir de voir que cette vallée dispose encore d’un petit potentiel dans ce domaine. Mais il faut ouvrir les yeux sur l’importance de l’existant en matière d’hydroélectricité : nos cours d’eau alimentent les centrales de Malgovert et de la Bathie dont les puissances cumulées avoisinent celle d’un réacteur nucléaire et demi. Mais il y bien d’autres centrales de puissances plus faibles (les Brévières, la Coche, Viclaire..) et de multiples microcentrales en place : Bozel, Landry, Bourg Saint Maurice, Tessens....Tous ces équipements ont été réalisés il y a parfois bien longtemps à une époque où les préoccupations en matière de biodiversité n’étaient pas prioritaires...Nous n’allons pas réécrire l’histoire, mais l’Isère d’aujourd’hui ne ressemble plus à celle de 1950.


La question qui nous est posée maintenant est de savoir si on laisse équiper une ou deux dizaines de cours d’eau « rescapés » dont les débits sont encore naturels ?
Beaucoup de personnes affirment que le captage d’un cours d’eau n’a que peu d’impact en matière de biodiversité. On s’intéresse aux poissons bien sûr mais si par hasard la montaison est impossible le cours d’eau est souvent condamné... Comme si d’autres formes de vie n’allaient pas être affectées. Pourtant la présence de l’eau dans nos paysages nous parait faire partie de notre patrimoine et de notre image.
Mais en matière de sciences le doute doit prévaloir. Attention aux certitudes...
Différents éléments mis en évidence récemment par le monde associatif devraient faire réfléchir nombre de personnes probablement de bonne foi, mais dont les compétences ne suffisent pas à couvrir tout le champ du vivant qui peut être impacté par la réduction notable du débit d’un torrent.
A Bonneval Tarentaise un projet d’équipement est en phase terminale de réalisation alors que l’association Vivre en Tarentaise, La FRAPNA Savoie et la fédération de pêche et de protection des milieux aquatiques de Savoie ont déposé un recours contre l’arrêté préfectoral autorisant les travaux. L’étude d’impact a consisté en une simple documentation bibliographique et une seule journée de terrain au mois d’aout 2009. On aurait pu se demander si la période choisie permettait de repérer des batraciens, des insectes, des oiseaux, des papillons, des libellules, des invertébrés, différents végétaux... Les associations ont dépêché sur place trois personnes qui se sont succédées à plusieurs reprises et ont permis de repérer des plantes et des milieux protégés. Des papillons rares ont été mis en évidence. Mais davantage de temps aurait été nécessaire et avec d’autres compétences pour faire un inventaire honnête des milieux impactés. Qui sait qu’une plante banale mais dépendante du voisinage du cours d’eau peut abriter des papillons protégés. Comment a-t-il été possible de construire un bâtiment dans une forêt alluviale qui aurait du faire l’objet à minima de grandes précautions ? Pourquoi des pelles mécaniques ont-elles traversé et creusé un milieu humide alors que le terrain aurait pu être reconstitué grâce au stockage par couches du terrain... Pourquoi deux marais « bas alcalins » n’ont-ils pas été distingués lors de la visite de terrain du bureau d’étude ?..
A Peisey Nancroix une association locale (Association de protection du Nant Bénin) tente avec le soutien de nombreux organismes de faire préserver le Nant Bénin. Plusieurs personnes, sans doute là encore de bonne foi, affirmaient que l’équipement du cours d’eau n’aurait pas d’impact sur « l’environnement ». Pourtant un invertébré qui n’a pas été vu en France depuis un siècle y a été repéré récemment...Mais il faut des connaissances très spécialisées pour le repérer...


De ces deux affaires nous retiendrons que les études d’impact doivent être conduites avec le plus grand soin et en faisant appel à plusieurs personnes dont les compétences sont complémentaires. C’est malheureusement rarement le cas....
Il existe en Tarentaise de très nombreux secteurs qui n’ont jamais fait l’objet d’inventaires naturalistes. Cela doit nous rendre très prudent en matière d’aménagements.
De toute façon la division par dix du débit moyen d’un cours d’eau ne peut pas être sans influence sur la vie alentour... Le fait que la plupart des torrents d’une vallée soient captés et leur débit réduit à peau de chagrin devrait interpeller les pouvoir publics...
D’autre part, le contexte réglementaire ou administratif dans lequel ces projets se déroulent nous semble poser problème. Différentes sociétés privées démarchent systématiquement les communes et leur proposent des projets clefs en main. Elles n’auront qu’à empocher les dividendes...Et dans un contexte budgétaire restreint on comprend que peu de collectivités hésitent... D’autant que l’Etat a fixé des objectifs de croissance pour la production hydroélectrique qui sont basés sur l’équipement des petits cours d’eau. Un appel d’offre national a été lancé il y plusieurs années et prévoit un bonus pour les projets sélectionnés... Cela a peut-être conduit au saucissonnage de plusieurs équipements comme celui du nant de Tessens à Aime ou bien encore celui du Ponthurin-Nant Bénin à Peisey-Nancroix.
Enfin la mesure du débit des cours d’eau pose également problème. Souvent leur débit est estimé par extrapolation du débit de cours d’eau « connus ». Mais souvent ces torrents qui servent de référence sont éloignés de celui qui fait l’objet d’une étude. Ils ont des bassins versants orientés différemment où sont plus ou moins exposés à l’effet de Foehn qui a une grosse influence en Tarentaise. Par ailleurs ces données sont anciennes et ne prennent pas en compte l’évolution climatique. Par exemple à Bozel le 15 septembre de cette année, la microcentrale du Bonrieu fonctionnait à moins de 10% de sa capacité. Le débit du torrent n’était que de 75l/s et une fois déduit les 35l de débit réservé, le débit affecté à la microcentrale n’était que de 40l/s pour une capacité maxima de 450l/s. En fin de printemps, la neige avait fondu très rapidement et la capacité maxima n’a pas été utilisée longtemps....
De notre point du vue une étude globale et approfondie serait nécessaire avant d’aller au-delà des aménagements déjà réalisés. Parallèlement la structure des collectivités territoriales devrait évoluer pour permettre une mutualisation des retombées économiques liées à d’éventuels nouveaux équipements. Cela permettrait de préserver différents ruisseaux en prenant en compte des critères environnementaux et paysagers. Mais les communes porteuses de « cours d’eau pépites » ne seraient pas pénalisées financièrement par rapport aux autres... Si d’autres propositions peuvent être avancées nous sommes prêts à les examiner évidemment. Certaines structures demandent un moratoire.
Le monde associatif n’est pas borné, il est soucieux de la biodiversité qui décroit notablement en France comme ailleurs de façon inquiétante. Le débat faut-il le rappeler porte sur quelques pour cents de la production hydroélectrique actuelle !!! Les usines de Malgovert, la Coche et la Bathie produisent annuellement 2000 GWH. Le projet de Peisey qui concerne le nant Bénin et le Ponthurin produirait 14.6 GWH soit 0.7 % de la production de ces usines... Parallèlement les travaux d’isolation des logements et la mise en place d’un programme ambitieux de transports en commun se font attendre...


A l’heure où les collectivités de Tarentaise s’apprêtent à travailler de nouveau ensemble sur la thématique de l’eau il nous semble important d’apporter ces éléments de réflexion au débat qui va s’engager.